Entrevue avec Andrée Ruffo

18 août 2015

Andree_ruffo

Mme Andrée Ruffo, au cours de votre carrière, vous avez toujours été le porte-voix des enfants démunis et en difficulté. Pourquoi vous êtes-vous intéressée aux droits des enfants?

Dans ma famille, les enfants ont toujours été très importants. Ensuite, ma sœur et moi avons suivi pendant deux étés à l’Université Laval une formation en enseignement préscolaire. Cela nous permettait de découvrir la fragilité, la beauté des enfants et comment on pouvait les stimuler pour quand nous serions mères. Parce que pour moi, il était certain que j’allais me marier et avoir beaucoup d’enfants. La vie a fait autrement. J’ai eu un fils ensuite j’ai fait une fausse-couche à cinq mois et demi et je n’ai pu avoir d’autres enfants.

C’est à ce moment-là que je suis retournée aux études. Je suis devenue avocate et j’ai commencé à travailler à 35 ans. Pour moi c’était sûr que je voulais travailler que pour les enfants. J’ai d’ailleurs ouvert le premier bureau spécialisé dans le domaine des enfants au Québec. Je ne travaillais que pour les enfants. Ç’a été que du bonheur! Quand j’allais à la cour, je n’avais qu’un seul enfant par jour : jamais deux. Imaginez-vous : vous avez sept ans, vous allez en cour. Votre père vous bat. Un moment donné, votre avocat crie : « C’est qui lui, Sophie? » C’est ça qui se passe maintenant. J’accompagnais l’enfant, j’allais le chercher à la maison, je l’amenais à la cour, j’attendais avec lui. Nous allions devant le juge. Pour moi, ç’a été un vrai bonheur parce que je l’ai fait à mon goût comme je le voulais et c’était très important.

Toujours selon votre expérience, croyez-vous qu’un enfant sourd ou malentendant est plus vulnérable qu’un enfant entendant?
Oui, puisqu’il est différent. Lorsque l’on regarde les cas d’intimidation, souvent les jeunes qui en sont victimes le sont parce qu’ils sont différents. Que ce soit la fille la plus riche, le garçon avec une oreille croche, etc.

Quels sont vos conseils pour aider ces jeunes en difficulté? Je pense que ce qu’il faut apprendre, c’est de cesser de parler d’intimidation et plutôt parler de l’admiration que nous éprouvons à l’égard de ceux qui sont différents. Moi, j’ai une admiration sans bornes pour les personnes qui sont différentes, qui réussissent à s’intégrer, qui prennent du plaisir dans la vie, etc. On se prend pour qui si on pense que nous sommes le centre de la Terre? Pour moi, la discrimination est une question de différence. Ça pour moi, c’est clair!

Ce dont elle est le plus fière

Vous avez connu une carrière impressionnante. Pour vous, quelle a été votre plus belle réussite?
De ne pas avoir triché les enfants, de leur avoir donné des messages d’espoir honnêtes. C’est vraiment ma plus grande fierté. Je peux dire aujourd’hui que je n’ai jamais fait de compromis sur mes jugements parce qu’il n’y avait pas de ressources. Je les regardais dans les yeux à cette époque et aujourd’hui je suis encore capable de les regarder dans les yeux quand je rencontre les enfants pour qui j’ai été la juge.

Aujourd’hui, vous dites que vous prenez le temps de vivre au jour le jour. Comment, avec le métier que vous avez exercé, qui est en quelque sorte une mission, êtes-vous parvenue à le faire?
Je n’ai pas eu le choix. En même temps mon frère s’est suicidé, j’ai eu tous les problèmes à la magistrature… j’ai fait une immense dépression. Et je ne suis pas gênée de le dire. J’ai été soignée par des gens que j’adore, des personnes extrêmement compétentes. J’ai eu la chance de faire cette dépression puisqu’elle m’a permis de me recentrer sur qui j’étais, ce que je voulais, comment je pouvais être heureuse, etc. Encore actuellement, je commente dans l’actualité ce qui se passe pour les enfants.

D’ailleurs, j’ai reçu un appel d’une journaliste. Comme j’avais quelqu’un avec moi à la maison, j’étais dans l’impossibilité de lui parler. Elle m’a supplié de la rappeler parce que : « Vous savez nous cherchons quelqu’un qui va parler des enfants au Québec puisque personne n’en parle. » Où sont les juges? Où sont les intervenants sociaux? Où sont les psychologues? Ça fait huit ans que je suis à la retraite et on m’appelle encore même quand je suis en Europe. Ça n’a aucun sens.

Avez-vous un conseil à donner aux parents afin de les aider à bien intervenir auprès de leurs enfants?
Il faut être près des enfants le plus possible. Il ne faut pas les abandonner. Je vous donne un exemple. Quand j’étais petite, mon père avait beaucoup d’employés. Il était dans la construction. Certains parmi eux étaient des alcooliques ou avaient fait de la prison. Jamais mes parents ne nous ont dit de ne pas parler à tel ou tel employé ou de faire attention. Ils ne nous l’ont jamais dit parce qu’ils étaient présents. Aujourd’hui, les enfants n’ont plus de parents. Ils se débrouillent tout seuls et on leur demande de « sentir » quand une personne ou une situation est dangereuse. Et qu’est-ce qu’on dit aux enfants? « Fais attention au monsieur ou à la madame parce qu’il est dangereux. » Quel message on envoie aux enfants? Les parents doivent reprendre leur place auprès de leurs enfants en étant présents en soupant en famille par exemple. Le repas est un moment privilégié de rire et de se raconter sa journée.

C’est sûr qu’il y a des sacrifices à faire. On ne peut pas toujours être à l’extérieur ou dans des soirées par exemple, parce que ce sont les enfants qui en paient le prix. C’est la même chose pour les parents qui prennent des vacances sans les enfants. Pourquoi faire des enfants? Ce ne sont pas des chats…Ce n’est pas parce que l’on est vieux jeu, mais bien parce qu’on a des valeurs. Parce qu’il ne faut pas oublier que ce qu’on ne donne pas à nos enfants maintenant, ils vont nous le réclamer plus tard. Quand ils sont dans la sécurité, dans l’amour et dans l’écoute, ça fait des enfants solides.